Suspicion de maltraitance en crèche : qui appeler, dans quel ordre, et ce qu'il ne faut surtout pas faire

15 min de lectureMis à jour le 21 août 2026ProtectionRéseau FWB

Par Cyril Polizzi — fondateur de Solencis Kids, ancien directeur de crèche.

Vous lisez sans doute cette page un soir, en repensant à des marques sur un enfant, ou à un parent reparti en voiture dans un drôle d'état. Le premier geste n'est pas de signaler : c'est d'appeler l'équipe SOS Enfants de votre région pour lui demander conseil. L'ONE l'écrit dans son guide juridique destiné aux milieux d'accueil : « en cas de doute et pour toute information », toute personne confrontée à une situation de maltraitance effective ou présumée peut prendre contact avec les équipes SOS Enfants, la coordination accueil de l'ONE ou le service d'aide à la jeunesse. Vous n'avez pas à trancher seule, et vous n'avez pas besoin d'être certaine pour décrocher.

Deux précisions honnêtes avant d'aller plus loin. Les équipes SOS Enfants sont agréées par l'ONE et reçoivent les demandes d'aide de toute personne de l'entourage de l'enfant — vous en trouvez l'annuaire par région ici. Et l'ONE prévient : généralement, elles ne traitent pas les informations de manière anonyme. Mieux vaut le savoir avant d'appeler que le découvrir pendant.

Ces situations-là ne s'apprennent nulle part. Elles arrivent deux ou trois fois en quinze ans, toujours un jour où l'équipe est courte, et il faut décider en dix minutes. Voici, situation par situation, les repères que nous tenons à jour pour les milieux d'accueil. Ils orientent — ils ne diagnostiquent rien et ne remplacent ni un avis médical, ni un avis juridique.

Le réflexe commun à toutes ces situations

  • Observer et noter, sans interpréter. Ce qui est vu, ce qui est entendu, à quelle heure. Pas « il avait l'air d'aller mal » : « lundi 8 h 15, deux marques sur l'avant-bras gauche, pas d'explication à l'arrivée ».
  • Ne jamais rester seule avec le doute. En équipe, avec la direction — et avec quelqu'un dont c'est le métier.
  • Ne mener aucune enquête. On n'interroge pas un enfant, on ne cuisine personne, on ne confronte personne. Ce n'est pas de la lâcheté : mal fait, cela abîme l'enfant et peut abîmer la suite.
  • Appeler avant de décider. Demander conseil, ce n'est pas signaler.

Un doute de maltraitance ou de négligence

Vous en parlez à la direction, puis vous appelez l'équipe SOS Enfants de votre région : ce sont des équipes pluridisciplinaires qui conseillent avant tout signalement. Vous décrivez ce que vous avez observé, elles vous disent quoi en faire. Si le danger est grave et immédiat, c'est la police ou le parquet, sans attendre.

Ce qui met la puce à l'oreille

  • Des marques inexpliquées, ou qui reviennent.
  • Un enfant en retrait — ou au contraire hypervigilant, qui sursaute, qui surveille les adultes.
  • Un retard de croissance, des besoins de base qui ne sont pas couverts.
  • Un changement brutal de comportement, ou une parole de l'enfant.

Un signe isolé ne veut rien dire, et sur-interpréter fait autant de dégâts que fermer les yeux : ce sont la répétition et surtout l'inexpliqué qui comptent. Et ce tri-là, ce n'est pas à vous de le faire.

L'erreur que presque tout le monde commet

En parler d'abord aux parents. C'est le réflexe le plus humain qui soit : on veut comprendre, on veut leur laisser une chance de s'expliquer, on se dit qu'on lèvera le doute en deux minutes. C'est précisément ce qu'il ne faut pas faire. Confronter ou accuser une famille avant d'avoir pris conseil peut mettre l'enfant en plus grand danger. Appelez d'abord ; c'est SOS Enfants qui vous dira s'il faut parler aux parents, quand, et comment.

Dans quel ordre

  1. La direction — ou la personne référente, si vous en avez désigné une.
  2. L'équipe SOS Enfants de votre région : vous exposez, elles conseillent.
  3. Votre administration subrégionale ONE : la coordination accueil (coordinatrice et agent conseil), les conseillers médicaux pédiatres, les référents maltraitance. L'ONE les range parmi les « services d'aide non judiciaire », au même titre que les équipes SOS-Enfants et les Services de l'Aide à la Jeunesse ; les autorités judiciaires, elles, peuvent intervenir à deux niveaux — prendre des mesures de protection à l'égard de l'enfant victime, ou poursuivre l'auteur —, et l'ONE écrit que « les autorités judiciaires n'interviennent qu'en dernier recours pour prendre des mesures de protection à l'égard des enfants victimes » : ce « dernier recours » ne vaut donc que pour le premier de ces deux niveaux.
  4. Le service d'aide à la jeunesse (SAJ) si un accompagnement encadré devient nécessaire — les coordonnées par région sont sur le site de l'Aide à la jeunesse.
  5. Danger grave et imminent : la police — 101 — ou le parquet, tout de suite.

Une suspicion d'abus sexuel

Même chemin, en plus rapide, avec une règle qui ne souffre aucune exception : on ne mène jamais d'audition. Vous accueillez ce que l'enfant dit spontanément — « je t'écoute » —, vous notez ses mots exacts, et vous vous arrêtez là. Pas de « et il t'a touchée où ? » : une parole orientée par un adulte peut être fragilisée pour la suite, et l'interrogatoire ajoute un traumatisme au premier.

  • Ne questionnez pas l'enfant en détail — notez ce qu'il dit, mot à mot, avec l'heure.
  • Ne confrontez pas la personne soupçonnée.
  • Ne promettez pas le secret : vous ne pourrez pas le tenir, et le promettre abîme l'enfant une seconde fois.
  • N'attendez pas d'en savoir plus. Direction, puis SOS Enfants, le jour même.

Un parent qui arrive dans un état inquiétant à la reprise

C'est la situation qui affole le plus, parce qu'elle se joue en trois minutes, dans le hall, devant d'autres familles. La règle de fond : vous ne retenez pas un enfant contre le parent qui a l'autorité parentale — sauf danger grave et imminent. Et un parent manifestement pas en état de conduire, avec son enfant dans la voiture, c'est un danger grave et imminent.

  1. Restez calme et non-jugeante. Aucune morale, et surtout pas devant l'enfant.
  2. Faites venir la direction ou une collègue : on est deux, toujours.
  3. Gagnez du temps — un café, « on vous prépare ses affaires » — et pendant ce temps, appelez l'autre parent ou une personne autorisée à venir chercher l'enfant.
  4. S'il repart quand même en voiture avec l'enfant : appelez la police au 101 — c'est bien la police qu'il vous faut à cet instant, pas une ambulance, et le 101 y mène directement. Donnez la plaque si vous l'avez, la direction prise, l'âge de l'enfant. La protection de l'enfant passe avant la gêne.
  5. Le soir même, consignez : l'heure, ce que vous avez observé (pas ce que vous en avez déduit), qui était présent, ce que vous avez fait.

Si cela se répète, ce n'est plus une gestion de porte : c'est une famille à orienter. Votre TMS ONE, une AMO, un service d'information sur les assuétudes — et SOS Enfants si vous estimez l'enfant en danger.

Deux situations voisines, où l'enfant est en danger sans qu'on l'appelle « maltraitance »

Elles ne portent pas le mot, et pourtant elles relèvent du même réflexe : ne pas rester seule, et appeler.

  • De la violence conjugale dans la famille — un enfant qui y est exposé est une victime, pas un simple témoin. On ne confronte jamais l'auteur et on ne lui répète jamais ce que l'enfant a dit : cela peut le mettre en danger, lui et le parent victime. SOS Enfants pour le conseil, une ligne d'écoute pour le parent.
  • Un enfant qui n'est pas repris le soir — vous en avez la garde jusqu'à sa remise à une personne autorisée. On ne le ramène pas soi-même, on ne le confie à personne qui ne figure pas sur la liste signée par les parents, on ne le laisse jamais seul. Après plusieurs tentatives et un délai raisonnable, la police, au 101.

Le reste de ce qui arrive à une porte de crèche — une famille qui bascule dans la précarité, une séparation qui se durcit au vestiaire, un parent qui craque, une famille avec qui la langue ne passe pas, un développement qui vous interroge — n'est pas de la protection de l'enfance, et mérite mieux qu'un paragraphe glissé ici. La difficulté n'y est d'ailleurs presque jamais de savoir quoi faire : c'est de savoir à qui téléphoner. Nous tenons pour cela une carte du réseau de soutien en accès libre, avec les organismes réels de la Fédération Wallonie-Bruxelles, situation par situation : gardez-la en favori, partagez-la à l'équipe. Il en existe une version écrite pour les parents, que vous pouvez leur transmettre sans crainte — elle oriente, elle ne diagnostique rien.

Ce qu'on écrit, et où : le vrai piège

Dans toutes ces situations, ce qui manque six mois plus tard, ce n'est jamais le bon numéro de téléphone. C'est la chronologie. Qui a vu quoi, quel jour, à quelle heure, qui a été prévenu, ce qui a été fait. Le jour où un service vous demandera de reprendre les faits — et il le demandera — vous découvrirez que tout était sur un post-it, dans un cahier de section qui a été rangé, ou dans la tête d'une collègue partie depuis.

Une note utile tient en cinq lignes et contient toujours :

  • la date et l'heure ;
  • ce qui a été vu ou entendu, au plus près des faits — les paroles d'un enfant entre guillemets, mot à mot ;
  • qui était présent ;
  • ce qui a été fait sur le moment ;
  • qui a été prévenu, par quel moyen, à quelle heure.

Et surtout : aucune interprétation. « Semblait alcoolisé » est une conclusion, donc discutable. « Élocution pâteuse, s'est appuyé deux fois au mur, odeur d'alcool » est un fait, et un fait ne se discute pas.

Peu importe le support — un cahier dédié, un formulaire papier, un dossier informatique : ce qui compte, c'est qu'il y en ait un seul, connu de l'équipe, rangé sous clé, et que la note soit écrite le jour même. Une trace ne décide de rien et ne prouve pas une maltraitance : elle rend simplement racontable, six mois plus tard, ce que vous avez vu et ce que vous avez fait.

Les numéros à afficher près du téléphone

Pas dans un classeur : sur le mur, là où on décroche. La liste ci-dessous est celle que publie 112.be, le site fédéral des numéros d'urgence — vérifiez-la à la source avant d'imprimer votre affiche. Et deux numéros distincts en tête, parce que c'est l'erreur qu'on retrouve sur presque toutes les affiches de salle : le 112 et le 101 ne mènent pas au même endroit.

  • 101 — l'aide policière d'urgence, gratuit, 24 h/24. Danger immédiat, violence, un parent qui repart au volant avec l'enfant : c'est celui-là qu'on compose, et c'est celui qui manque presque toujours sur le mur.
  • 112 — les pompiers et les ambulances, gratuit, 24 h/24 : blessure, malaise, étouffement, incendie. C'est aussi le numéro d'urgence européen. Un appel au 112 mène bien aussi à la police, mais par un menu : 112.be décrit le message « Pour l'ambulance ou les pompiers, appuyez sur 1. Pour la police, appuyez sur 2. » et rappelle « En Belgique, formez le numéro 101 pour l'assistance policière urgente ». Besoin de la police : 101 directement.
  • Centre Antipoisons : 070 245 245, gratuit, 24 h/24 — ingestion d'un produit, d'un médicament, d'une plante. On appelle avant de faire quoi que ce soit, et on ne fait jamais vomir sans consigne médicale.
  • Télé-Accueil : 107 — quelqu'un à qui parler, gratuit, 24 h/24, dans l'anonymat : pour un parent en détresse.
  • Écoute-Enfants : 103 — la ligne des enfants, gratuite et anonyme. Attention, elle n'est pas ouverte en continu : son site officiel annonce « de 10h à minuit du lundi au dimanche ». 112.be, lui, note « 10 h/24 » sans expliquer la notation : c'est l'horaire publié par la ligne elle-même qui fait foi.
  • Écoute Violences conjugales : 0800 30 030, gratuit, 24 h/24, dans l'anonymat.
  • Child Focus : 116 000, gratuit, 24 h/24 — disparition, exploitation sexuelle.
  • Et les deux numéros qui ne sont pas nationaux, mais que vous devez avoir sous la main : l'équipe SOS Enfants de votre région (annuaire ONE) et votre TMS ONE.

Sources

Source officielle : 112.be (SPF Intérieur) — « Autres numéros d'urgence » : 101 aide policière, 112 pompiers et ambulances, 103, 107, 116 000, 070 245 245, 0800 30 030 (consulté le 21 août 2026)

Source officielle : 112.be (SPF Intérieur) — « Comment appeler le 112 ? » : le menu vocal « Pour l'ambulance ou les pompiers, appuyez sur 1. Pour la police, appuyez sur 2. » et le rappel « En Belgique, formez le numéro 101 pour l'assistance policière urgente » (consulté le 21 août 2026)

Source officielle : Écoute-Enfants 103 — site officiel de la ligne, page d'accueil : « de 10h à minuit du lundi au dimanche » et « Numéro d'appel gratuit et chat accessible de 10h00 à 24h00, tous les jours » (consulté le 21 août 2026)

Source officielle : Justel (Moniteur belge) — « 8 JUIN 1867. - CODE PENAL », version consolidée mise à jour au 18 février 2026 : articles 422bis, 458 et 458bis (consulté le 21 août 2026)

Source officielle : SPF Justice — « Nouveau Code Pénal : entrée en vigueur reportée », communiqué du 20 mars 2026 (consulté le 21 août 2026)

Source officielle : ONE — Flash Accueil n° 18 (2013), rubrique « Juridique », article « Suspicion de maltraitance : du secret professionnel au devoir de discrétion » (pp. 13 à 17) : articles 458 et 458bis du Code pénal, état de nécessité, secret partagé, devoir de discrétion, qui contacter (consulté le 21 août 2026)

Source officielle : ONE — « Les équipes SOS Enfants », brochure destinée aux professionnels : rôle, missions, quand et comment les contacter (consulté le 21 août 2026)

Source officielle : ONE — Annuaire des équipes SOS Enfants par région (consulté le 21 août 2026)

Source officielle : Aide à la jeunesse (Fédération Wallonie-Bruxelles) — les services d'aide à la jeunesse (SAJ) et leurs coordonnées par arrondissement (consulté le 21 août 2026)

Source officielle : Yapaka (Fédération Wallonie-Bruxelles) — pour aller plus loin, et non à l'appui d'une affirmation de cet article : le guide « Aide aux enfants victimes de maltraitances » que le Flash Accueil n° 18 de l'ONE renvoie à ce site (consulté le 21 août 2026)

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